mercredi 4 février 2009

Avant-notice sur Metz


Metz!
Capitale de la Lorraine...

C’est dur de parler d’une ville. Pas comme dans un guide touristique, non, de ce que vraiment, ça remue. De ce que ça implique. De l’engagement que ça peut être.

Le cher Stefan Zweig savait le faire, avec son regard chaleureux mais discret, que je m’invente en regardant ses portraits photographiques. De ce bon vieux Stefan. Qu’à l’image de Romain Rolland, j’aurais aimé avoir pour correspondant.

Metz. Moi je suis de Nancy. Metz. Depuis tout petit, Metz m’a toujours fait peur. Metz a toujours été le symbole d’un rapport à l’altérité difficile dans les années de formation, le reflet de ce chez moi, qui avait son pendant, que l’imaginaire imagine toujours sombre, à deux pas de sa propre tour brillante. De son Minas Tirith. La Lorraine et son espace si fragmenté, la Lorraine et ses deux villes. Incomparables. Ni entre elles, ni aux autres. A part peut-être de manière fort inattendue dans des contrées anciennement titistes... j'y reviendrai.

J’avais peur de Metz. Metz me faisait peur, et pourtant, c’était pas pour ce qu’on y allait : ni famille, ni boulot, par chez mes géniteurs, aucune raison d’aller y traîner de la savate. Mais dès fois, on y allait. Parce que y’avait bien une vague cousine à ma mère qui vivait là-bas, et que paraissait-il elles avaient été très proches avant ma naissance. Renée. Alors bon, on y allait. Mais la cathédrale. Elle se tenait là, campée, comme un monstre, au-dessus de son quartier, jalouse, hostile, et oui, j’avais peur d’elle, quand j’avais six ans, je me disais, dans ce grand machin sombre et opaque, cet immense palais profane, il devait forcément résider quelque personnage maléfique… alors par extension, les rues de la vieille ville me paraissaient absolument étouffantes, écrasantes, suffocantes… je n’y étais vraiment pas à mon aise. A six ans, la notion d’église, et plus encore de cathédrale, n’est pas spécialement acquise, surtout dans ma famille de « bouffeurs de curés » ; surtout chez mon père. Mon éducation faisait que.


Metz m’inquiétait, mais on n’y mettait presque jamais les pieds. Pendant des années, bercé dans le cocon de Nancy, habitué dès six ou sept ans à déambuler dans mon quartier avec les copains ou seul, à jouer dans les rues près de chez moi, à tomber amoureux dans ces mêmes rues, à vivre heureux sur trois pâtés de maisons, Metz aurait pût être rayée de la carte par un baroud d’honneur de l’URSS déclinant que je ne m’en serais même pas rendu compte. Après quelques frayeurs enfantines, Metz a tout bonnement cessé d’exister pour moi. J’ai finalement passé plus de temps à Etretat, Fécamp ou Arcachon qu’à Metz. Metz. Un vrai mystère.


Peu avant ma vingtaine, je suis retourné à Metz. L’histoire, c’était que des gars avaient manqué de respect, dans des proportions admirables, à la copine d’un copain. Une vieille histoire toute nulle très emmêlée, faite de susceptibilité mal placée, de pâmoison masculine, d’effet de groupe regrettable. Finalement, il ne s’est rien pas passé. Pas pour me déplaire. J'y croyais même pas trop. Mais le fait est que je suis retourné à Metz pour me friter avec des gars, quand même, dans le projet; certes stupide; pas dans mon caractère. Je ne sais même pas vraiment pourquoi j'ai accepté d'y aller. Pas malin, hein. Mais aussi très dommage, pour l’image qui s’en suit. L’image de la ville. L’image de Metz.

Pour moi, à vingt ans, Metz, c’était un monstre campé sur des quartiers oppressants, un néant complet, une inexistence, puis un terrain de baston qui ne m’enchantait même pas. Je relis les pays, villes et paysages de Zweig… Oxford, Ypres, Bruges, Séville, Alger… Un enfant du pays… ça veut tout dire et rien à la fois. Ça veut dire que quand on a compris l’amour que l’on a de son coin de ville, on peut soudain se mettre à comprendre pourquoi et comment tant de millions d’autres individus peuvent aussi aimer leur coin de ville, de cambrousse, de toundra, de marais salant, de dune, de montagne, de marécage, que sais-je encore… avec toujours cette prudence face à l’autre, celui qui aime, en attendant de savoir ce qu’il fera de cet amour… les crétins qui disent, souvent dans des chansons, que l’amour c’est toujours un truc chouette n’ont qu’à voir ce que le nationalisme, quelle que soit son échelle, fait de cet amour… Metz.

Je me suis interrogé, avec la maturité illustrée de pilosité faciale venant, sur cette opposition entre Metz et Nancy. A cause du foot, déjà. Entre-temps, j’avais déménagé, et je vivais toujours dans le giron familial à Tomblaine, face au stade Marcel Picot, temple de l’ASNL. Bien que fortement rétif au football, plus encore à l’époque que maintenant, alors en rébellion ouverte et intransigeante contre toute manifestation virile, que je méprisais, et contre les effets de groupe dans leur ensemble, que je fuyais sans discernement, j’observais ce qui se passait sous ma fenêtre. Les matchs Metz-Nancy étaient une foire d’empoigne qui me taraudait : les enjeux de cette tension qui parfois dégénérait me semblaient absolument incongrus, et je ne comprenais pas bien pourquoi certains supporters de Nancy haïssaient à tel point les Messins, et réciproquement. Néanmoins, issu d’une culture familiale me poussant plus spontanément vers les victimes, et habitant de la banlieue de Nancy, je me suis bien sûr, dans des conversations sportives de bas étage, souvent placé en défenseur des Messins, que j’avais vu être malmenés chez moi. Sous ma fenêtre. Et comme chantait la Souris Déglinguée dans Yasmina P.A., « je ferais n’importe quoi pour qu’on marche libre dans la rue ». J’ajouterai « d’autant plus dans MA rue ». J’étais encore fort jeune, mais que des Messins soient pris à partie dans la rue par des gens de chez moi me semblait aussi inacceptable que de voir un Rwandais, un Roumain ou un Algérien être récriminé dans son essence par, encore une fois, quelqu’un de chez moi.


J’ai commencé, par le biais d’une heureuse idéologie internationaliste, si ce n’est universaliste, à voir revenir lentement une forme d’intérêt pour Metz, cette étrangère pourtant voisine.

Juste parce qu’étrangère.

En pratique, je continuais pourtant d’y être si mal à l’aise… mais je ne comprenais pas pour autant qu’on puisse mépriser une autre ville, qu’il s’agisse de Metz, Epinal, Paris, Bangkok, Chicago ou Kandahar.


Avec le temps… j’ai, pendant trois années, été animateur pour des étudiants étrangers, le temps des étés, en visite à Nancy. Et bien sûr, il y avait une sortie à Metz. C’est marrant, ce sont les regards d’un Grec, d’une Macédonienne, d’une Serbe, d’une Espagnole, d’un Belge, d’une Vénézuélienne, qui m’ont aidé à redécouvrir timidement Metz, la vraie Metz, pas la Metz idéologique, apparentée à l’Humanité, que je défendais dans les conversations sportives ou autres. La Metz chouette, et la Metz de merde à la fois, comme Nancy est une ville chouette, et une ville de merde à la fois. Parce que certains d’entre eux ont aimé Metz, bien plus que Nancy. D’autres ont détesté Metz. J’ai eu une grande majorité d’avis plus que tranchés, peu de tiédeur. Que du violent, en bien ou en mal. Par des étrangers. Témoignages d’une inestimable valeur. Nouveau point de vue. Les Belges aimaient, souvent. Les gens venus du Moyen-Orient aussi. Les Hispaniques pas du tout. Pas plus que les « ex-Yougoslaves », qui préféraient largement Nancy. En général. Sur un échantillon de 20 personnes, d’un âge donné, d’un milieu donné. Si les avis en eux-mêmes sont contestables, ils remuent la curiosité.

« Ah ouais ? Tu préfères Metz ? Pourquoi ? »

Et là, le gars, la nana de l’autre bout de l’Europe, parfois de l’autre bout du monde, il se met sans le savoir, en libérant sa parole, à t’apprendre plein de trucs sur chez toi. Il fait même pas exprès, ce con. Elle s’en rend même pas compte, cette conne. Mais tu les écoute, et t’apprends. Tu deviens un peu modeste. T’en sais plus sur la Lorraine après. Sur Nancy. Sur Metz. Même sur toi, dis-donc. Tu lèves un peu le nez du guidon. T’arrêtes cinq minutes de te croire important, exclusif, ce que tu es malgré toi, t’arrête cinq minutes d’être Lorrain.
Ça fait du bien. Tu les rejoins, eux, les observateurs extérieurs, sur leur planète d’ailleurs, et tu te regardes de loin, avec eux.

Tu vois tes boutons d’acnée. Tu vois le joli profil de ta main.


Cinq minutes sans être Lorrain, quoi de mieux pour l’être bien ?

Toi, le gars de Nancy, tu te rends soudain compte à quel point tu as ignoré sur la base de préjugés, de conditionnements courant depuis l’enfance, ta voisine. Metz. Tu l’as défendue, c’est chouette, ouais. Mais dans le fond, tu t’en foutais un peu. Tu faisais ça par principe. Ce qui reste louable. Mais sans curiosité. Et ça c’est dommage.
Alors le jour où une copine te présente une autre copine nouvelle venue à Metz, et au moins aussi estimable que cette première copine, et que des gens que tu connais virtuellement, mais dont tu aimes le reflet, te proposent de visiter Metz « sous un autre angle », avec une vue de l’intérieur, comme on m’a montré de l’intérieur Sarajevo ou Belgrade, que je me suis mis à aimer profondément, comme un étrange reflet des jumelles de Lorraine, Metz et Nancy, avec des relations parfois si étrangement similaires, oui, je saute sur l’occasion de déambuler
enfin dans Metz, et d’en finir avec trente longues années de malentendus, d’indifférence et d’ignorance ; opération réussie, puisque nous y sommes : depuis dimanche, depuis ce jour de promenade pacifiée, je pense à Metz. Ça y est.

Metz, à travers le regard d'autrui, dont je m'empare, a rejoint le clan des villes qui ont accroché mon regard et mon esprit. Comme Marseille, Belgrade et Sarajevo au premier chef. Comme Le Havre, Split, Dubrovnik, Novi Sad. Comme Lyon, comme Dieppe, Etretat, Fécamp. Comme Dunkerque. Comme Grenade. Comme Chiang Mai... Metz a rejoint ma cosmogonie imaginaire de la ville. Alors je pense très fort à Stefan Zweig, sans me réclamer le moins du monde lui. Juste, je pense à lui.

Et à son bon vieux regard discret mais chaleureux.




7 commentaires:

Raphaël a dit…

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHH!!!!

Xophe a dit…

Booouh Metz !

ubifaciunt a dit…

graoully crew en fournirue


(post à haute valeur ajoutée)

Dadu Jones a dit…

Purée... j'ai vraiment des potes en mousse.

:-)

ubifaciunt a dit…

ben sinon ça serait pas tes potes ! :-)

Dadu Jones a dit…

Pas faux.

Anonyme a dit…

C'est pas très constructif, je sais, mais... j'aime bien ce texte. Tout comme j'aime cette ville.

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